Nous pouvons observer que le rôle des émotions croise rapidement leur limite selon les milieux religieux ou les milieux spirituels. Certains bouddhistes par exemple, et les chrétiens tout autant, considèrent les émotions comme des obstacles majeurs à la disponibilité intérieure et à la sérénité de la méditation. En d’autres termes, les émotions sont posées dans la réalité du méditant comme des perturbations mentales qui parasitent l’instant. Dans cette vision-là, la proposition la plus cohérente est de réprimer ou de contrôler ses énergies émotionnelles. Comment apprivoiser cet objectif supra-humain ?


Quel est mon but ?

Il n’y a que le « marcheur spirituel » qui puisse, en conscience, clarifier la place à donner au monde de ses émotions dans sa quête spirituelle. Car la réponse dépend de la façon dont le marcheur conçoit le but de la méditation.
Si la méditation, quelle que soit la méthode, est en fait une conversation avec soi-même (égo), dont le but essentiel est de réduire l’agitation mentale, alors elle risque fort d’empêcher toute révélation authentique.
Au départ du chemin, le marcheur aura sans doute cette tendance à vouloir « corriger » son indiscipliné mental ! Mais ce n’est là que l’orée du bois, la découverte du chemin doit s’approfondir en lâchant ce but-même, pour se placer dans une écoute « supra-mentale ».
Les premiers pas nécessitent que l’on accepte le postulat suivant : on médite avec TOUT ce qui est en soi. Il n’y a plus d’objectif à atteindre. Aucune raison valable non plus, en dehors du simple fait que c’est le moment ! De fait, la tension psychique entre le marcheur (sujet) et son mental galopant (objet) se défera peu à peu. Puis, un jour, sans crier gare, le corps et l’esprit déclencheront spontanément l’état de lâcher-prise…


Pourquoi intégrer mes émotions à mon chemin d’éveil ?

Se pourrait-il que lutter contre les émotions, les refouler, les enfermer dans une petite boîte illusoire… soit une démarche délétère à la santé physique et psychique ? Se pourrait-il qu’il y ait une véritable ignorance quant à cette volonté d’anéantissement des émotions ?
En réalité, les émotions sont de précieux guides dans la vie d’un être humain. Tout est, encore, une question de dosage, de nuance.
Notre univers émotionnel est une aptitude naturelle et fabuleuse de décoder la réalité. Cela dénote une faculté sensible qui est une bénédiction et non le contraire. La réponse est peut-être, non de les museler, mais de les décoder avec patience et pertinence. Chaque émotion est un message qui se vit dans l’instant et qui nous offre un message unique.
Chacun connait l’expression et s’accorde aisément sur la perspective de « vivre l’instant présent ». Comment voudriez-vous incarner cette maxime tout en luttant contre ce qui se présente à vous, en vous, sous la forme d’une émotion ?
Intégrer ses émotions à son chemin spirituel, c’est être disponible, parfaitement disponible et sensible, à sa vie intérieure. C’est ardu comme tâche d’être présent à soi avec finesse, sensibilité et profondeur. Pourtant, c’est une qualité perceptive que nous ne devrions pas négliger.


A quoi servent les émotions ?

De tout temps, les émotions ont transporté l’humain des plus hauts sommets aux abîmes les plus profonds. Par ailleurs, nous avons tout le loisir de les classer, les émotions nous sont agréables ou désagréables ! Oui, il existe bien une foule d’émotions mais seulement 5 d’entre elles en sont les bases : la joie, la peur, la surprise/dégoût, la colère et la tristesse.
En réalité, l’homme du 21eme siècle partage avec Homo Sapiens le même système émotionnel : le système limbique ! C’est grâce à lui que nous éprouvons nos émotions. Grâce à lui, nous pouvons apprendre et mémoriser ! Cette partie du cerveau, que nous partageons avec les mammifères, permet de faire des choix les plus adaptés aux contraintes de l’environnement.
Mais nous avons développé un étage supplémentaire : le néo cortex. Il est siège de la pensée qui contient des centres chargés d’assembler et de comprendre les perceptions sensorielles. Le néo cortex permet ainsi une adaptation fine et précise car il sait organiser, planifier et élaborer des stratégies.


Mes émotions appartiennent-elles toujours au présent ?

Voici une question qui peut paraitre bien étrange, n’est-ce pas ? Ce qu’il faut savoir, c’est que lorsqu’un évènement évoque par certains aspects un souvenir émotionellement fort, la mémoire émotionnelle réagit en éveillant les sentiments associés à ce souvenir ! Quand les sentiments issus du passé sont nuancés et subtils, il peut nous sembler que la réaction présente est provoquée par les circonstances actuelles. Mais ce n’est pas tout à fait exact. En fait, le souvenir « réagit au présent comme s’il était le passé » nous explique Daniel Goleman. Nous voici là en compagnie d’une observation qui remet en question notre maxime « vivre l’instant présent » !
Par ailleurs, nous avons socialement appris à valoriser certaines émotions et à en rejeter d’autres. Ainsi, chacun souhaiterait contrôler ses émotions, car nous croyions qu’elles nous rendent vulnérables. Montrer ses émotions serait donc un risque qui comporte un danger et un danger induit la peur… nous voici en présence du premier feuillet de notre millefeuille émotionnel… Avec une telle lecture de la réalité, il ne nous reste plus qu’à ériger les murs de résistance, prendre les armes et nous préparer au combat !
Seulement voilà… En y regardant de plus près, ça ne marche pas parce qu’on le désire ou par la volonté de limiter ses propres ressentis. A tout moment, nous pouvons être surpris par un envahissement émotionnel qui nous parait incompréhensible, parce que le sens de cette expérience nous échappe... Et pourtant, nous pouvons bien-parfois déborder d’émotions...


Qui suis-je avec mes émotions ?

Daniel Goleman est docteur en psychologie au Mind and Life Institute. Il affirme que l’apprentissage émotionnel dure toute la vie ! Ouf !
Au niveau de la physiologie du cerveau, il se peut que le circuit limbique sonne toujours l’alarme en réaction à des signes annonciateurs d’un évènement redouté, mais le cortex pré-frontal et les zones reliées peuvent apprendre à réagir différemment et de manière plus adaptée. En fait, les émotions apprises peuvent être remodelées !
Les émotions sont d’autant plus importantes qu’elles permettent de s’adapter à ce que l’on vit et qu’elles participent également à la personnalité de l’individu ! En effet, l’estime de soi se place au carrefour de 3 composantes essentielles du « soi » :

  • Comportementale : l’estime de soi influence nos capacités à agir et se nourrit de nos réussites.
  • Cognitive : elle dépend du regard que nous portons sur nous-même et le nuance à la hausse ou à la baisse.
  • Émotionnelle : elle dépend de notre humeur de base et influence cette dernière en retour.

L’émotion est ainsi un véritable outil pour affronter la réalité ! Ne nous en privons surtout pas car sans émotions, nous n’apprenons rien de nouveau !


Que m’apprennent mes émotions ?

L’émotion alerte le cerveau :

Tout se passe comme si ce dernier voulait s’assurer que la conscience repèrera la situation et verra comment y apporter une réponse, une solution, une correction qui est nécessaire ! Les émotions sont des informations. Elles s’organisent comme un système de sécurité en quelques secondes. Ce système a une double fonction :

  • la 1ere fonction signale qu’ il y a un évènement significatif en vue : l’intensité (forte ou faible) et la qualité (positive ou négative) de l’émotion signalent la présence d’une situation ou d’un évènement qui peut avoir un impact fort ou faible, positif ou négatif, sur le bien-être !
  • la 2ème fonction désigne l’action à accomplir : La nature de l’émotion (joie, peur, colère, tristesse…) contient en elle-même une indication de l’ajustement à réaliser, de l’action à poser pour retrouver ou maintenir ce bien-être.


Comment ça marche ?

  • Si l’impact de la situation détectée est perçu comme non-significatif, la situation a toutes les chances de passer inaperçue, il n’y aura donc pas d’émotion notable.
  • Si c’est plutôt positif, l’émotion est agréable, ce qui nous incite à revivre l’expérience.
  • Si la situation interfère sur un de nos besoins de bien-être, l’émotion générée par le cerveau est désagréable, dérangeante, de sorte qu’il est difficile de faire comme si rien ne se passait. C’est un signal d’alarme qui s’amplifie si nous faisons comme si rien d’important ne s’était passé. Mieux vaut apprendre à le décrypter qu’à l’ignorer.


« Lorsque l’esprit est trop occupé, il n’y a plus d’ordre, plus d’espace. L’esprit se dit : « j’ai été blessé dans le passé, je vais donc enregistrer cela, le garder en mémoire, afin d’éviter toute blessure ultérieure ». Tant que vous garderez cette image en vous, vous subirez sans cesse de nouvelles blessures. » Jiddu Krishnamurti

Être libre de soi

Aucun marcheur sincère ne se vit comme une victime. Il sait qu’il a sa part de co-responsabilité dans chaque situation de sa vie et c’est elle qu’il examine derechef. Il ne se cramponne ni à son passé ni à son présent ni au rêve de son futur. Il s’emploie à ne laisser aucune empreinte sur le chemin qu’il marche. Cela peut paraître étrange à notre égo de ne laisser aucune trace... et comme cela semble inatteignable ! 

Et si, pour commencer, nous faisions des étapes sur le chemin de la liberté émotionnelle ? En attendant d'avancer d'un pas en cette direction, visons une cible que nous puissions atteindre. Comment se sentir plus libre de ses émotions ? Comment rassurer notre égo qui trésaille à la moindre brise d'anéantissement -qui est sans doute sa plus grande peur tout autant que son job ! Donc, la question qui surgit maintenant, c’est comment gagner en lucidité émotionnelle ?


Comment être libre de soi :

La 1ère porte à franchir lorsqu’une émotion vous envahit, c’est découvrir quel besoin est mis en cause dans la situation que vous vivez. Il faut accepter de vous arrêter un moment et de vous poser, clairement, les bonnes questions :

  • Qu’est-ce qui me dérange ?
  • En quoi cela m’atteint ?
  • Qu’est-ce que j’aurais plutôt souhaité et en quoi cela m’aurait fait plus de bien ?
  • Lequel de mes besoins serait alors vraiment respecté ?

Si, au départ, il faut un peu de temps et de patience pour développer cette habileté, l’habitude de se consulter soi-même pour identifier le besoin visé raccourci le temps nécessaire pour y parvenir !

La 2ème porte à franchir, c’est découvrir votre tendance à agir :
En effet, une des informations contenues dans l’émotion est une tendance qui pousse à agir dans une situation donnée, soit pour l’influencer, soit pour s’y ajuster. Par exemple, vous pourriez, plus ou moins consciemment, vous mettre en colère car cette manière d’agir influence votre environnement à votre avantage. Identifier votre bénéfice clairement vous permettra de pouvoir prendre un peu de distance avec votre attitude émotionnelle « automatique ».

La 3ème porte à franchir, c’est identifier les zones d’actions possibles :
Il s’agit ici d’identifier en quoi vous contribuez ou pouvez contribuer à la situation. Si elle est perçue comme nuisible, vous devez évaluer en quoi, puis déterminer s’il vous est possible de la modifier pour la rendre plus cohérente avec votre besoin. Ou bien, il faudra vous y ajuster. Cet ajustement modifiera alors votre émotion. 

L’ajustement que vous ferez, pourrait, par exemple, transformer votre colère initiale en tristesse… Vous pourriez alors remonter à l’étape 2. Si une émotion en cache une autre, c’est parfois que nous pouvons prendre plus facilement de la distance avec une émotion et pas avec une autre. Certaines relèvent de stratégie d’adaptation dont une partie ne nous est pas d'emblée facile d’accès. Le sens, en revanche, devient possible avec la suivante.

En fait, en vous accordant la responsabilité principale de ce besoin, vous reprenez votre pouvoir, car vous vous permettez de vous ouvrir à d’autres moyens et actions réalisables pour satisfaire ce besoin. C’est une influence active sur la situation.

C’est là que tout peut changer : cela va induire de la satisfaction ! Du contentement ! Et si vous influencez vos pensées alors vous influencez vos émotions puisque les deux sont intimement liées !


La perspective du miroir :

Donc, plus vous nagerez avec facilité dans les eaux de la connaissance de soi -même si celle-ci demeure parcellaire- plus vous allez mettre de la distance entre les évènements de votre vie, vos pensées/croyances/représentations, vos émotions et vos actes. Et cela requiert votre plus belle attention à vous-même !

Chez les taoïstes, l’analogie du « miroir parfait » est une perspective plutôt éveillante. Qu'a-t'elle à nous apprendre ?
Le miroir voit tout.
Il ne prend rien.
Il ne choisit rien.
Il ne juge rien.
Il ne s’encombre pas des images qu’il reflète : il ne les conserve pas.
Si le paysage change, l’image dans le miroir reflète le nouveau paysage. Et elle est entièrement libre des paysages précédents…

Sur le chemin d’éveil qui est vôtre, vous êtes le marcheur, vous êtes le paysage, vous êtes le miroir !

NAMASTE les Cristallins